Neil Brown, ancien membre de l’équipe de France de danse sur glace, a participé aux championnats du monde junior avec Maureen Ibanez en 2008 (11èmes), puis avec Géraldine Bott en 2010 (10èmes), avant de représenter la République Tchèque avec Lucie Musliveckova aux championnats du monde de 2013 (21èmes) et aux championnats d’Europe de 2012 (19èmes), 2013 (14èmes) et 2014 (26èmes).
Il est désormais entraîneur en Finlande au côté de Maurizio Margaglio, notamment auprès des couples finlandais Juulia Turkkila/Matthias Versluis, et Yuka Orihara/Juho Pirinen, ainsi que des français Natacha Lagouge /Arnaud Caffa, et plus récemment des tchèques Natalie Taschlerova/Filip Taschler. Nous l’avons croisé lors des derniers championnats d’Europe à Sheffield.

Passion-patinage : Bonjour ! Pour commencer, on va remonter un peu dans le temps… Est-ce que tu te souviens comment tu es tombé dans la danse sur glace ?
Neil Brown : Alors oui, je m’en souviens très bien : je suis né à Lyon, mais c’est à Rouen que j’ai fait mes premiers pas sur la glace, on y avait déménagé car mon père commençait à travailler là-bas. On cherchait un sport à faire le week-end, une activité, en plus du tennis, de la piscine. On est partis à la patinoire de l’Île Lacroix faire des tours de piste le dimanche matin, c’est comme ça que tout a commencé.
PP : Tu avais quel âge ?
NB : J’avais 5 ans, peut-être 6. On en a fait pendant quelques années avec la famille, puis ma mère m’a demandé si je voulais m’inscrire en club. Je me suis inscrit à Rouen, j’ai fait 2-3 mois de club, et Anne-Sophie Druet, la prof de danse sur glace à l’époque, m’a dit ‘viens, on danse !’ J’ai donc commencé la danse sur glace rapidement, et très vite en couple.
PP : Tu avais senti dès le départ qu’il se passait quelque chose avec le patinage ?
NB : Oui, j’étais aventureux, je faisais plein de choses, je testais plein de trucs, … avec la glace il y avait vraiment un feeling, il y avait quelque chose de sympa. J’en ai regardé beaucoup à la télé aussi. Mais par contre, entre danse sur glace et artistique, je n’ai pas eu à faire le choix, dans le sens où j’ai été détecté très vite par la danse, mis en couple, et ma carrière a commencé. Je ne me suis jamais posé la question d’aller en artistique, par exemple.
PP : Tu n’es t’ai jamais dit ‘un double flip, ça peut être sympa’ ? Tu n’as pas été attiré par les sauts ?
NB : Non, vraiment, je suis parti tout de suite en couple : il y avait une jolie initiative du club qui, déjà en loisir, mettait ensemble un garçon et une fille. Ca faisait plusieurs petits couples, on était une dizaine, avec l’idée qu’à chaque cours on change de partenaire. Mais avec ma première partenaire, on s’est entendus direct, on se choisissait tout le temps ! Très vite, on a formalisé ça, et puis on s’est lancés pendant 6 ans.
PP : Et ça a quand même marché aasez vite !
NB : Ça a plutôt bien marché, oui, parce qu’on a commencé à patiner ensemble, on avait 9 ans, on a continué jusqu’à nos 15 ans. Dans les petites catégories au départ, les rangs novices, pré-bronze, etc. Mais oui, ça a marché pas mal dès le début.
PP : Et tu as changé pas mal de fois de partenaire ensuite…
NB : Oui, j’ai eu l’infortune de peut-être ne pas avoir trouvé mon match parfait.
PP : La fin des partenariat étaient pour quelles raisons ?
NB : Il y a eu plusieurs raisons différentes avec mes cinq partenaires. C’est aussi révélateur de la réalité du terrain, de trouver la bonne personne au bon moment, avec différents défis à relever. Je sais que pour Nathalie Péchalat aussi, Fabian Bourzat a été son cinquième partenaire, avec qui ça a très bien marché. Avec ma première partenaire, la fin s’est mal passée avec mon entraîneur. Du coup, la séparation-là était un peu compliquée, et c’est ce qui m’a poussé à aller sur Lyon, où j’ai eu quatre partenaires successives.
Avec Maureen [Ibanez], ça s’est très très bien passé, on est devenus champions de France junior en 2008. La saison suivante, à 17 ans, je devais monter en sénior. Je me souviens qu’à l’époque on y a pas mal réfléchi, il y avait encore Tessa [Virtue] et Scott [Moir], et plein d’autres grands patineurs que je regardais à la télé ! C’était très impressionnant.
PP : Ça peut être motivant également !
NB : Effectivement ! Et respectivement, je me dis que j’aurai peut-être dû tenter, et qui sait ! Mais je ne me sentais pas encore prêt. C’était vraiment un gros pas en avant, donc je suis passé à quelqu’un d’autre, mais le partenariat suivant n’a pas abouti à grand-chose.
Ensuite, j’ai patiné avec Géraldine Bott, qui était topissime, c’était une championne de France solo. Muriel Zazoui m’avait dit ‘j’y crois’. Si elle y croyait, ayant eu des champions olympiques à son compteur, moi je suivais ! Pour le coup, c’était vraiment quelque chose… On a eu rapidement des Grands Prix Junior, on était remplaçants sur la Finale. Mais cet été-là, pour elle, c’était too much, trop de sacrifices sociaux. Du coup, elle m’a annoncé que c’était terminé pour elle. C’était donc une autre raison.
Enfin, j’ai représenté la République Tchèque avec Lucie Mysliveckova. On avait déjà patiné l’un contre l’autre auparavant. Je revenais tout juste d’une grosse blessure, j’avais dû arrêter pendant neuf mois.
PP : C’était quel type de blessure ?
NB : J’ai eu une ostéochondrite fémorotibiale : l’effritement du cartilage dans le genou, qui, avec la pression, a fait exploser le genou. J’ai eu une greffe, on m’a prélevé un bout de tibia pour réinsérer les morceaux d’os dans le genou. Ca a bien marché, je n’ai plus de problème maintenant. Je check tous les dix ans pour m’assurer que tout va bien.
Et donc voilà, je revenais de ça, mais je savais très bien que je voulais reprendre. D’ailleurs c’est marrant, parce que notre premier championnat d’Europe, c’était ici, en 2012. Et quatorze ans plus tard je me retrouve ici avec la République Tchèque [via le couple Taschlerova/Taschler], c’est sympa.
PP : Vous patiniez à Lyon ?
NB : Oui, même si ce n’était plus pour la France, on patinait à Lyon sous l’oeil de Muriel et de Romain [Haguenauer], et de celui d’Olivier [Schoenfelder], qui venait juste de prendre sa retraite.
PP : Tu t’es posé la question de demander la nationalité en vue de possibles JO ?
NB : Oui, absolument. On était en lice pour partir aux Jeux. On avait fait toutes les démarches nécessaires pour pouvoir avoir la naturalisation, si on avait eu le spot. Malheureusement, on a eu un été un peu compliqué, une préparation qui n’était pas optimale. Ça nous a coûté les sélections tchèques. Ils ont envoyé le deuxième couple pour qualifier le pays au fameux Nebelhorn Trophy, mais ils n’avaient pas le niveau ; du coup, ça nous a squeezé un spot pour la République tchèque. Et la déception a été telle que Lucie a arrêté un an ; elle est revenue ensuite pour la Slovaquie et a réussi à participer aux Jeux. Entre temps, j’étais passé à autre chose.
PP : L’arrêt de la carrière, ça a donc été décidé à ce moment ?
NB : C’était compliqué. La danse sur glace est un sport qui coûte cher, j’avais pris un prêt de 45 000 euros pour financer ma carrière. Je me finançais tout seul, en même temps que les études, en même temps que le boulot car je travaillais au club. C’était le seul moyen pour moi de réellement aller chercher mon rêve.
Et puis du coup, l’arrêt de Lucie… On est en février. C’est après les championnats d’Europe, on a fait une catastrophe à Budapest : on n’a pas passé le cut pour la danse libre, il y avait un erreur sur les twizzles. Et c’est l’année où Romain part à Montréal, il y a mathématiquement une place qui se libère à Lyon, une opportunité de pouvoir entraîner, avec un salaire fixe, dans une très belle école, avec des mentors vraiment exceptionnels.
C’était vraiment quelque chose d’incroyable pour moi à ce moment-là. C’était ma dernière année de licence, avec mes derniers examens au mois de juin (j’ai fait langues étrangères appliquées : anglais, français, italien). Et du coup, tout s’est un petit peu aligné pour moi, Muriel qui me dit ‘j’ai besoin d’un coach’, moi qui termine ma licence…
Si je continuais à patiner, après avoir fait les Europes et les Mondes, l’objectif, à ce niveau-là, ça aurait été de repartir pour faire les Jeux.
PP : Donc c’est quatre ans supplémentaires d’investissement…
NB : Exactement, c’est repartir sur un autre cycle olympique. Ce n’était pas simple de choisir. Et puis j’ai pris ma décision, à ce moment-là je me suis dit ‘tu sais quoi, va entraîner plutôt’, et c’est ce que j’ai fait.
PP : Ça n’a pas été un crève-cœur ?
NB : Non, ça a été un choix. Très tôt, je m’étais dit ‘si tu choisis d’arrêter, tu le choisis, ce n’est pas quelque chose qui t’arrive, tu prends en connaissance de cause la décision de mettre fin à ta carrière’. Et c’est très bien. Je l’ai très bien vécu en soi. J’ai tourné la page. Et j’ai tout de même eu l’opportunité quelques années plus tard d’aller au Jeux en Chine, en tant qu’entraîneur [après cette interview il participe également aux Jeux de Milan 2026].
J’ai eu le bon côté de la médaille : j’ai eu accès à tout ce que je voulais, depuis l’autre côté de la barrière certes. Et c’était particulier parce que c’était encore toute ma génération qui patinait, tous mes amis étaient présents. C’était un moment particulier. J’ai dû prendre un petit moment pour moi après la cérémonie d’ouverture.
PP : Repartir avec une autre partenaire, tu as eu l’expérience… Mais à chaque fois, il faut reprendre les bases, trouver le même rythme, même pour les croisés, etc. On en prend l’habitude, ou on se dit qu’li faut de nouveau repartir quasiment à zéro ?
NB : Je ne me suis jamais vraiment posé la question de ce qu’il fallait faire. Il fallait faire le nécessaire, se mettre à travailler, c’est tout. C’était juste une question de se mettre ensemble, d’apprendre à patiner ensemble, de produire différentes choses. Ce qui est intéressant dans la danse sur glace, c’est qu’on a toute cette partie des danses imposées qui était aussi vraiment prépondérante à l’époque et qui nous permettait de se caler.
Et en même temps, tous les programmes sont différents. On repart sur quelque chose de nouveau chaque année. On n’est pas en train de reproduire le même programme avec une partenaire différente. Par exemple une année j’ai travaillé avec Maureen sur le thème de Bollywood, avec tous ses gestes spécifiques, c’était une belle expérience. Quelques années plus tard, c’était une polka avec Lucie, il fallait apprendre à bouger différemment. Donc je me suis pas vraiment posé la question. J’ai pris chaque partenariat à l’instant présent, on va y aller à fond et on va travailler pour réussir. Il n’y a pas de raccourcis.

PP : Avec tes études, tu t’étais dit que tu serais entraîneur plus tard ?
NB : Absolument pas ! Je n’étais pas du tout parti dans cette veine là. En terme d’école, ça a toujours été dur de trouver l’équilibre avec le patinage. Mes parents m’ont très clairement dit ‘tu vas jusqu’au bac ; après, tu vois ce que tu veux faire, si tu veux continuer l’université ou pas, mais tu vas jusqu’au bac’. Pendant le lycée à Lyon, ça a été vraiment du jonglage entre les heures d’entraînement et les heures de cours.
PP : Il y avait des horaires aménagés ?
NB : On avait une sorte d’aménagement avec le lycée qui n’était pas loin de la patinoire, mais ce n’était pas vraiment un aménagement très clair, très structuré. J’avais la possibilité par exemple de rater tous les cours d’anglais parce que je parle anglais, ce genre de choses, tous les cours d’EPS. Mais bon, il fallait trouver le bon équilibre.
Je suis parti dans un bac L parce que justement ça me permettait d’aller chercher une spécialisation en anglais, et d’avoir une option art/danse et une option EPS/danse. Donc des petites choses qui m’ont permis de gérer.
Une fois que j’ai eu le bac, j’ai fait une fac ce psycho à Bron : la psychologie du sport, ça m’intéressait, ça peut être cool. J’ai tenu 6 mois : le campus était à 45 minutes, à la longue ça faisait trop de trajets, ça n’a pas fonctionné.
Ensuite, la mode étant aux écoles de business type HEC, j’ai fait l’examen d’entrée, et j’ai été accepté. Je suis allé voir la directrice, en lui demandant son soutien pour pouvoir réussir mon double projet : au sein de l’école, et en tant que sportif de haut niveau. Elle m’a répondu ‘Oui, bien sûr, on vous aidera’. Au final, je n’ai reçu qu’une seule chose : un mail pour m’informer que les cours étaient disponibles en ligne. C’était encore raté, la charge de travail à l’école était trop importante, c’était un très gros boulot.
Finalement, je décide d’arrêter mes études et de me consacre à ma carrière. Et c’est à ce moment là que je me rends compte que je suis blessé et du coup, je me dis, ‘m##de, mauvais choix !’ [rires].
Mais si c’est impossible pour moi de patiner, je ne peux pas envisager de ne pas avoir un diplôme. Qu’est-ce que je peux faire ? Qui sait, peut-être que dans six mois je serai de retour sur la glace, j’ai envie de continuer à patiner., mais il me faut un diplôme. J’ai réfléchi : l’entraînement est tellement chronophage, il faut que je fasse quelque chose qui puisse être simple, sans devoir à y consacrer trop de temps, que je n’ai pas. Je choisis donc la traduction anglais-français, ça me semblait un très bon départ, parce que c’était assez facile pour moi. Je me suis lancé là-dedans et ça m’a permis de continuer à patiner sur le niveau européen et mondial, et en même temps de finir ma licence.
PP : Tu te destinais à être traducteur ?
NB : J’étais parti sur cette idée, même si à l’université je me suis découvert une passion pour tout ce qui était droit des affaires. Tout ce qui est rédaction de contrat, toutes les parties légales, comment gérer une entreprise, les différentes clauses qu’on peut inclure dans un contrat, les fusions / acquisitions, ce genre de chose. J’aurai bien continué là-dedans.
J’ai fait quelques boulots de traductions par-ci par-là. Mais la licence est donc arrivée en même temps que le départ de Romain, avec la possibilité de travailler à Lyon. À l’époque, on avait les couples juniors et seniors qui tournaient sur l’international. Avec les jeunes, le développement, il y avait plein de choses à faire. Très rapidement, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas forcément d’intérêt à suivre une carrière dans la traduction, sachant que j’ai toujours cette option, on en a toujours besoin. Donc je me suis dit ‘on va voir un petit peu où ça va’. Et dix ans plus tard, je suis toujours là !
PP : Tu avais tes brevets d’état à l’époque ?
NB : Non, j’ai fait une VAE, une Validation des Acquis de l’Expérience qui est une belle initiative en France. A l’époque, la fédération ne prenait pas en charge tout ce qui était formation, et en plus, je patinais pour la République Tchèque… Dès qu’on sort du schéma traditionnel ça devient très compliqué.
Il y avait aussi des fonds à fournir pour le B.E. et c’était too much. Donc j’ai travaillé sur une VAE, j’ai trouvé ça très intéressant. J’étais obligé de confronter mon expérience à mes connaissances et de rédiger un mémoire sur tout ce que j’ai appris, pourquoi, quelles décisions, etc. J’ai présenté au jury et ça a validé mon diplôme.

PP : Et quelle a été la réception des patineurs quand ils t’ont vu de l’autre côté-là de la barrière ?
NB : Les patineurs à Lyon à l’époque ? Je pense que ça a été plutôt bien accepté, il y a toujours eu ce changement de statut d’un ancien patineur qui prend sa retraite et qui bascule ‘de l’autre côté’ : Olivier venait de le faire, Marien [de la Asuncion] également, il a continué à patiner encore un peu mais il travaillait déjà en tant qu’initiateur au club.
On était donc plusieurs dans ce cas, c’était naturel je pense. Même avant, quand j’avais 12-13 ans, j’avais déjà commencé à accompagner les plus petits, à aider au club. J’avais déjà un pied dans le poste, les gens me voyaient déjà en tant que prof. La bascule a été assez simple.
Après, effectivement, il y a eu, au début surtout, certaines situations plus compliquées avec des athlètes qui forcément m’avaient connu en tant que patineur, et me voir en tant qu’entraîneur, ça a été plus difficile à gérer pour eux, l’autorité est plus compliquée à établir dans ce cas-là. Mais après quelques années, on me voyait comme un entraîneur à part entière, il n’y a plus eu de soucis.
PP : J’imagine que ces premières années t’ont conforté dans le fait qu’entraîner pouvait te convenir complètement ?
NB : Oui, carrément. J’ai découvert une passion pour l’enseignement, tout simplement.
PP : Et tu ne l’avais pas anticipée ?
NB : Ce n’était pas si clair. Alors, oui, hypothétiquement, j’intervenais à droite, à gauche, ça me permettait de me rendre compte que j’aimais bien ça. Mais je ne me sentais pas forcément une vocation, je ne me disais pas ‘je veux être entraîneur’.
Mais une fois que je me suis retrouvé en train de coacher tous les jours, j’ai découvert une passion pour la technique, une passion pour le mouvement, une passion pour la danse tout simplement, que j’avais envie de partager. Toutes ces connaissances que j’avais acquises pendant ma carrière, cela pouvait aider la nouvelle génération à croître et à se développer. Et puis j’avais une très belle équipe autour de moi. Un très beau partenariat avec Muriel, Olivier, Romain. C’est ce groupe qui était vraiment très sympa. J’ai eu la chance d’avoir de très bons entraîneurs, qui m’ont aussi inculqué ces valeurs-là.
PP : Et une petite passion pour le juridique, pour lire attentivement, à la virgule près, tous les règlements qui changent à la fin de chaque année ?
NB : Oui, je suis bien investi dans toute cette partie réglementaire de l’ISU. Je travaille également au sein du comité solo-dance, pour justement créer les règlements de la dance solo au niveau international.
PP : Et du coup, quand est-ce que tu es passé de Lyon à Helsinki ?
NB : C’était au moment du Covid, comme pour beaucoup de personnes qui ont eu des changements de situation. C’était très compliqué car à Lyon, tout s’est interrompu, il n’y avait plus de travail, il n’y avait plus de salaire, il n’y avait plus rien, impossible de se projeter.
J’avais encore la fin du prêt que j’avais contracté pour ma carrière, un loyer, des charges financières à assurer… Il fallait que j’arrive à survivre, mais il avait tellement de points d’interrogation. On ne savait pas si on allait pouvoir ouvrir, si on allait pouvoir patiner. Certains de nos couples n’étaient pas encore assez clairement dans les listes ministérielles pour pouvoir s’entraîner, du coup, il y avait les autorisations pour tels ou tels patineurs, mais pas pour ceux-là. Ce n’était pas évident du tout, on ne savait pas grand chose. Je n’avais pas une grosse visibilité à Lyon, personne n’en avait en fait.
Il a fallu prendre un moment, je me suis posé en me demandant ‘qu’est-ce que je fais?’ Cela faisait quinze ans que j’étais à Lyon, c’était peut-être le moment de passer à autre chose… alors je suis parti.
PP : Comment s’est passée la transition ?
NB : J’ai commencé à utiliser un mon réseau. J’ai laissé des messages, indiquant que dans cette période très incertaine j’étais partant pour voir autre chose. Et effectivement, j’ai eu pas mal de pistes. J’ai eu des contacts pour les Etats-Unis, mais à ce moment-là, les Etats-Unis, pendant le Covid, avec les histoires de cartes et autorisations à obtenir, c’était trop compliqué.
L’Europe, c’était plus simple. Maurizio, je le connaissais à travers les séminaires ISU, on s’était vus en compétition, ce n’était pas un inconnu. J’avais une collègue, une ancienne patineuse finlandaise à mon époque, qui était devenue entraîneur et qui partait en congé maternité, ils avaient besoin de quelqu’un pendant un an. Donc, ça s’est fait comme ça.
Ca s’est très bien passé. Il y avait de très beaux couples avec qui on pouvait travailler. J’ai entièrement confiance en Maurizio, c’est vraiment un beau partenariat, on a un très beau feeling. Et après ces années, on continue à travailler ensemble.

PP : Tu t’es fait à la vie en Finlande ?
NB : Oui, ce n’a pas été trop difficile. Il bien plus sombre l’hiver, mais ça ne me dérange pas. J’aime bien le froid, j’aime bien la neige, ce n’est pas trop un souci. Par contre je n’aime pas l’été, il fait très clair longtemps, je n’arrive pas à dormir. Mais l’un dans l’autre, je m’y suis fait.
Après, je suis parti pour le travail, et aussi pour trouver une stabilité financière afin de rembourser mes prêts, essayer de me sentir plus solide de ce côté-là, parce que ça a toujours été un combat. Ce n’était pas évident pendant le covid ! Au final, il y a beaucoup de travail, je continue dans cette veine, ce choix me va bien.
PP : Et comment vous vous organisez avec Maurizio ? Vous vous occupez plus de certains couples, vous avez vos domaines de spécialité ?
NB : Non, on travaille tous les deux ensembles avec tous les couples. On a une prof de danse qui est présente, pour le travail chorégraphique, les finitions. Il y a aussi Massimo Scali qui intervient auprès de nos couples et montent les programmes. Chacun tourne sur les différents couples, on travaille main dans la main, c’est une belle équipe.
PP : Il n’y a pas un spécialiste twizzle, un spécialiste porté, … ?
NB : Non, pas vraiment. Après on peut faire appel à des acrobates ponctuellement par exemple, ou d’autres spécialistes qui vont venir apporter une touche plus spécifique sur un concept précis. C’est sûr que Maurizio a une expérience, une connaissance phénoménale de la technique des danses imposées, bien plus que moi qui ne les ai pas forcément toutes dansées. Est-ce que l’un d’entre nous est plus artiste que l’autre, ou plus dans le mouvement… ? On a des manières différentes de dire la même chose. C’est très complémentaire, du coup, ça marche plutôt bien.
PP : Le côté chorégraphe, ça t’aurait tenté ?
NB : De fait je suis aussi chorégraphe. Par exemple, quand Yuka et Juho [Orihara/Pirinen] se sont mis ensemble, Maurizio les avait envoyés à Lyon pour monter leurs premiers programmes, j’avais travaillé avec eux sur leurs chorégraphies.
On travaille aussi, bien sûr, les programmes qui ont été montés par Massimo quand il y a besoin de changer, de modifier des choses. De même avec Natacha et Arnaud, au tout début on avait monté leurs programmes ; ils ont désormais leur chorégraphe, Laurie May, avec qui ça marche très bien, mais il y a toujours des retouches à faire.
Etre chorégraphe, c’est un rencontre avec des patineurs, qui aiment ce que tu as à proposer. Aujourd’hui, je travaille avec le couple qui a gagné les championnats junior en Angleterre, avec d’autres couples qui ont travaillé avec Massimo, … C’est quelque chose que je continue à développer.
PP : Est-ce que ça peut arriver qu’un couple vienne te voir pour te dire, ‘je voudrais travailler avec toi pour la chorégraphie, avec cette musique là’… mais pour toi la musique n’est pas un bon choix ?
NB : Alors, effectivement, ça peut arriver. Et dans ce cas-là, je peux arriver à passer à travers le fait que je ne pense pas que ce soit le choix idéal… Ça dépend aussi de la nature de la relation avec le couple et avec leur entraîneur. Si je pense que le choix ne va pas du tout, que c’est une mauvaise idée… si je ne ressens pas du tout la musique, je n’arrive pas à produire. Et dans ce cas-là, je pense qu’il faut juste être très honnête avec ses sentiments. Je ne fais pas ça pour moi. Je fais ça pour eux. Il faut qu’ils puissent se sentir confortables si c’est une musique qui leur parle. Il faut qu’ils puissent patiner dessus, qu’ils puissent montrer quelque chose. Si moi, en tant que chorégraphe, ça ne me parle pas du tout, alors peut-être, justement, je ne suis pas le bon chorégraphe pour eux à ce moment-là. Revenez vers moi l’an prochain, on verra s’il y a quelque chose qui nous plaît un peu plus à tous.
Mais de manière générale, c’est très rare aussi d’avoir des choix très tranchés dès le départ. Il y a toujours une interaction avec l’entraîneur, les élèves. Ok, sur quoi vous vous voyez patiner ? Qu’est-ce qui vous plaît ? Plus du contemporain, dans du Broadway, … ? Et ensuite, on affine les choix, c’est toujours step by step.
PP : Comment as-tu géré le fait d’entraîner rapidement des patineurs de haut niveau ?
NB : Je ne pense pas que ça m’ait intimidé, dans le sens où je ne me suis jamais senti incapable de leur apporter quelque chose. Je n’ai jamais questionné mon autorité vis-à-vis d’eux. Ils m’ont toujours vu comme leur entraîneur, même si Juulia et moi on a fait les Europes ici en 2012. Elle me l’a rappelé cette semaine : ‘tu te souviens, on était là il y a 14 ans ?’ Je lui ai répond ‘Tu ne peux pas me dire des choses comme ça, ce n’était pas il y a 14 ans, ce n’est pas possible !’ [rires].
Mais au départ, je pense que c’est plus un feeling personnel. Il faut arriver à mettre en place cette atmosphère de confiance qui nous permet de travailler. Dans certains cas, ça peut arriver très rapidement, comme avec Yuka. Elle ne correspond pas du tout au cliché qu’on pourrait avoir avec une patineuse japonaise, elle est très ouverte, très expressive. Juulia est plus réservée, mais le courant est passé assez vite. Matthias, c’était un peu plus dur de le lire ; toujours en grossissant le trait, les finlandais n’ont pas un caractère à aller vers le contact., il est plus fermé.
Avec des patineurs français il n’y a pas de soucis, on sait où on est. On s’aime bien, on ne s’aime pas, c’est clair rapidement. Au contraire avec d’autres patineurs, il faut construire cette relation. Et aujourd’hui, je pense qu’on a une très bonne relation avec tous les couples qu’on a à la maison. C’est la même chose avec Natalie et Filip, c’est une relation qui se créé.

PP : Ils viennent tout juste de vous rejoindre, non ?
NB : Oui, ils sont arrivés cet été chez nous. Avec un début de saison qui a commencé tout de suite après, c’était très court. Bien sûr, lancer un commentaire technique, c’est facile. Mais gérer en compétition, apprendre comment est-ce qu’ils vont, quelles sont les clés pour leur succès, c’est autre chose. Est-ce que ce sont des personnes qui préfèrent être poussées, soutenues ? Est-ce qu’il vaut mieux être un petit peu plus gentil ou un petit peu plus ferme ? Voilà, ça, c’est des choses qu’on apprend aussi avec le temps. Il n’y a pas de road map, malheureusement, pas de mode d’emploi. On essaye, on va faire comme ça, comme ça, ou comme ça. C’est vraiment personnel, il faut apprendre à se connaître et à travailler ensemble.
PP : On a un peu l’image des patineurs qui n’ont pas trop à penser à autre chose que de patiner, qui ne s’occupent de rien, surtout en compétition. On leur prend leur billet d’avion, le bus les attend à l’aéroport jusqu’à l’hôtel, puis de l’hôtel à la patinoire… Est-ce que pour les entraîneurs, c’est la même chose ? Est-ce c’est le même ‘confort’ que quand tu étais patineur ?
NB : Ca dépend des fédérations je pense, ça dépend des moments.
Déjà, en tant que patineur, je n’avais pas forcément l’impression d’avoir un tapis rouge tout le temps. Par contre oui, sur un grand événement, comme un championnat d’Europe ou un championnat du monde, la fédération réserve tout, tout est simple. Tu sors de l’aéroport, on vient te chercher, on te ramène en bus à l’hôtel,…
Les entraîneurs, bien sûr, on participe à ces événements, on bénéficie de la logistique sur place. Par contre l’avant et l’après n’est pas géré par la fédération, c’est à nous de gérer la logistique. Je vais aller à Tillburg très bientôt, et bien sûr il y a toujours les questions de prendre un taxi ou un uber, est-ce que je réserve une voiture, dans quel hôtel aller, …
PP : Vous n’avez pas quelqu’un au niveau du club qui peut gérer cette partie ?
NB : Non. Même si en Finlande, je fais partie du plus grand club national, c’est assez impressionnant. On est, je crois, 34 salariés, on a 15 équipes de synchro dont Marigold Ice Unity.
PP : Vous vous entraînez où d’ailleurs, sur quelle patinoire ?
NB : On en a plusieurs. Il y en a partout, de toute façon ! Et concrètement, pour couvrir toutes les heures dont on a besoin, tous les différents groupes, il nous faut trois patinoires toute la journée. Donc, il faut jongler avec les endroits, c’est un des challenges en Finlande, justement, qu’on n’avait pas à Lyon : tout était à la patinoire de Charlemagne, et c’est tout, en terme d’organisation c’était très simple en comparaison.
Donc, oui, il y a tout un staff. Même un professionnalisme plus poussé, avec par exemple un statut d’entraîneur reconnu et protégé en Finlande, qu’on n’avait pas forcément en France. Donc, ça, c’est assez intéressant.
Après, avec un club aussi important, il pourrait y avoir une personne qui pourrait s’occuper de ce genre de choses. Mais, en réalité, c’est plus facile que ce soit moi. Parce que quand je pars sur une compétition, je pars avec la Finlande, mais aussi avec la France, avec l’Espagne, la République tchèque… Il y a toutes ces fédérations à gérer, qui ne connaissent pas forcément la personne au club. Je centralise tout, c’est beaucoup plus simple comme ça, même si la logistique prend du temps.
Avec les fédérations et les entraîneurs on va caler le bon jour de voyage, comment on s’organise, si on a besoin de plus de glace ou pas. C’est une partie de notre travail d’entraîneur : en plus d’être coach, il y a le logisticien, mais aussi le psychologue, le marketing, la finance, les réseaux sociaux, … C’est une sacrée responsabilité.
PP : La synchro, en Finlande, c’est quasiment sacré ; c’est une discipline qui te tenterait ?
NB : Je n’ai pas eu l’occasion de travailler beaucoup avec les équipes de synchro, je suis intervenu deux ou trois fois avec les Rockettes et les Fintastics. D’ailleurs Lara Sunberg, une ancienne patineuse des Fintastics, est passée à la danse sur glace, elle est désormais championne nationale junior en Espagne. Donc, au niveau du club il y a un lien, forcément.
J’ai travaillé un peu avec les Marigold, avec les Musketeers aussi, au niveau des skating skills, à mes heures perdues ! C’est un autre travail. Sur le peu d’expérience que j’ai eue avec eux, je trouve que c’est cool, c’est sympa. C’est quelque chose de différent. J’apprends d’autres choses en tant qu’entraîneur. La synchro a des éléments de couple aussi : c’est bien de travailler un peu différemment la technique, les portés, les pirouettes…
Je pense qu’avec l’émergence de cette catégorie ‘synchro 9’, il y a des choses intéressantes à venir. Je ne sais pas. Je n’ai pas encore réfléchi, mais peut-être qu’effectivement, il y a quelque chose à faire aussi.

PP : Et sur une compétition comme les Europes, c’est quoi le timing d’un entraîneur ? C’est des allers-retours hôtel ? Parce que pour un patineur, c’est assez visible, avec entraînements et compétitions, les horaires sont très bien définis.
NB : Pour l’entraîneur c’est plutôt pareil. La journée commence de la même façon : petit déjeuner, entraînement, retour à l’hôtel, puis compétition. Après, comme ici sur les Europes, avec plusieurs nations à gérer, il faut calculer si on rentre à l’hôtel ou si on rentre à la patinoire, ça dépend du timing, s’il y a le temps.
Mais en plus de ça, c’est l’occasion d’avoir des réunions, de voir d’autres personnes. Par exemple, j’entraîne le couple champion d’Espagne en junior. La team leader qui est ici, c’est la secrétaire générale de la fédération espagnole. Donc forcément, on va en profiter pour se voir, on a des choses à discuter pour l’avenir, ca évite de se passer un coup de fil.
Il y a aussi des réunions à droite et à gauche. C’est également l’occasion de voir d’autres entraîneurs, de discuter de la situation du patinage actuel, s’il y a des changements. Je m’intéresse à l’ISU, il y a des choses qui doivent changer. Ces compétitions sont l’occasion de discuter avec tout le monde, de savoir ce qu’il en est, de récupérer des informations. Il y a tout un travail derrière. Je le perçois comme un travail dissocié de celui d’entraîneur. C’est autre chose, mais c’est l’occasion de se retrouver, de comprendre la réalité du terrain.
Et puis je croise aussi des entraîneurs avec qui j’organise des stages d’été. J’ai par exemple travaillé pendant trois ans avec Alissa Besseghier, qui entraîne en Suisse. On se retrouve tous. Ça nous permet de mettre des choses en place. Le soir on se retrouve au restaurant, c’est peut-être là qu’on a plus de libertés que les patineurs [rires].
PP : Sur des championnats, est-ce que vous voyez les patineurs juste sur le programme, ou est-ce que certains demandent un peu plus d’accompagnement ?
NB : Certains, oui, avant le programme, avant de rentrer dans la bulle. Ou après, si ça se passe mal, ça peut arriver aussi. Plus logiquement avec les plus jeunes, bien sûr, on va superviser un peu plus. Mais avec les seniors, arrivés à cet âge-là, chaque couple a plus ou moins établi son propre système. Il sait ce qu’il va faire, s’il va faire la séance hors glace le matin ou pas, si ça a un intérêt ou pas, ou s’il vaut mieux se reposer. On peut être amenés à être présents à ces moments-là… ou pas. Moi, je suis leur demande. Ils vont me dire, « Est-ce qu’on peut se voir demain ? Est-ce qu’on peut faire une séance hors glace ? Est-ce que tu peux être là ? » Je m’adapte en fonction, je les laisse faire, ils sont très indépendants.
Par exemple avec Natacha et Arnaud, on se connaît bien, je travaille avec eux depuis qu’ils ont commencé ensemble. Je les laisse faire : ‘vous savez où je suis, s’il le faut, vous m’appelez, je viens’. Je suis là au moment où ils ont besoin de moi.
Mais ça peut varier énormément. Je pense que c’est la complexité du travail, justement, ça peut varier en fonction des besoins. Sur un championnat où une finale est en jeu, il y a logiquement plus de présence de notre part. Pour une compétition moins importante, surtout si ça se passe très bien, on n’a pas forcément besoin d’être très présents. Si on sent que l’entraînement a été très mauvais, plus difficile, plus tendu, on va être là un peu plus, pour pouvoir gérer certaines choses.
PP : Certains patineurs précisent qu’une fois le kiss and cry terminé, ils ne revoient le coach qu’à l’entraînement la semaine d’après.
NB : Oui, ça peut arriver aussi. Surtout, une fois la compétition terminée, comme aujourd’hui, il peut être 22h, les athlètes sont ko ils vont aller dormir très vite.
Nous, on va certainement continuer à travailler, à voir nos entraîneurs, discuter avec les spécialistes, savoir si on a une session de feed-back des officiels, … Quand il y a un banquet, on s’y retrouve, mais en général, on a le vol de retour le lendemain matin, et on se retrouve à l’entraînement.
PP : Les feed-back, c’est facile à avoir, c’est systématique ?
NB : Ce n’est pas forcément systématique. Et pas forcément évident : par exemple sur une short dance, la compétition est assez intense, il y a 30 couples, c’est difficile de demander au panel des retours immédiats alors qu’ils viennent de travailler six heures de suite. Donc on voit avec eux pour se voir quand même à chaud, peut-être le lendemain, si c’est possible, ou alors par mail. Ils peuvent nous expliquer ce qu’ils ont vu, ce qui a été accepté, ce qui n’a pas été accepté. C’est surtout important quand il y a quelque chose qu’on ne comprend pas. Par contre, les points d’exclamation qu’on voit sortir… des fois, c’est clair, mais d’autres fois, c’est dur à comprendre, même en connaissant le règlement. Tout n’est pas clair, on a besoin d’avoir la confirmation du panel : ‘c’était ça, faites attention à ça’, afin de faire des modifications pour la prochaine compétition.

PP : Et juge, ça pourrait te convenir ?
NB : Oui, mais je n’ai pas le droit. En tant qu’entraîneur, je ne peux pas juger.
PP : Et dans l’absolu ?
NB : Dans l’absolu, oui, carrément, parce qu’ils ne font pas leur boulot. Je pense que certains ne savent pas juger. On voit des choses qui sont absolument effarantes. Des +2 et des -2 sur un même élément…comment ça peut arriver ? Le règlement est censé être clair.
PP : Après, il y a au moins les extrêmes qui sautent. Les notes un peu extravagantes n’ont pas forcément autant d’impact.
NB : Oui, mais dans ce cas-là, si j’ai un +2 et un -2 sur le même élément, qu’est-ce qu’on est en train de regarder ? Qui a tort, qui a raison ? Si les deux ont tort, très bien, les notes sautent. Par contre, qu’on ait des appréciations de juges qui estiment ‘c’est vraiment pas bien’ et ‘c’est très bien’, on a un problème. Soit la règle est mal écrite, dans ce cas-là, il faut que le comité technique soit meilleur, plus professionnel, d’avoir une meilleure rédaction, ou de clarifier la règle, c’est sa mission. Ou alors, ces juges-là n’ont pas compris. De notre côté, on ne s’y retrouve pas, on va dire quoi ? Comment on va répondre à nos athlètes si on ne peut pas leur expliquer des notes si disparates ? Je ne sais pas.
PP : Tu as déjà eu des retours de ce type ?
NB : Oui, j’ai déjà dû demander spécifiquement des explications, sur des notes que je ne comprenais pas, pour savoir ce qui a été récompensé ou puni. Donc, être juge, oui, ce n’est pas simple… Je mets au défi un juge aujourd’hui, d’expliquer la différence entre un 5,50 et un 8,50 en training skills. Moi, en tant qu’entraîneur, je sais… parce que je le vois tous les jours. J’arrive à créer une échelle. Je pense que ce n’est pas le cas pour 95% des juges. Ils doivent vraiment être responsables de ce qu’ils font, sinon on ne sera jamais tous logés à la même enseigne.
Après, c’est un sport qui est très subjectif. Ça reste un jugement humain, certes, mais ce sont des critères qui sont mal expliqués. Et ça, c’est le problème. Je pense qu’aujourd’hui, il faut avoir des règles bien précises sur comment on gère les GOE. Et faire attention que ce soit appliqué et enseigné de la bonne manière.
Je pense qu’effectivement, si les juges avaient une expérience d’entraîneurs… après il y aurait immanquablement des biais envers des patineurs qu’ils entraînent ou ont entraînés. Mais si tout le monde se bat pour son couple, quelque part, c’est comme la danse sportive, et au final, on se retrouve avec un jugement plus ou moins uniforme.
Donc dans l’idée, être juge, ça me plairait, effectivement. Je pense que j’ai la capacité de pouvoir analyser si le mouvement est performé de manière juste ou non, avec des nuances de danse, avec un bagage, une connaissance de ce que je regarde. Qui sait. Mais le fait est que, juge, c’est impossible si on est entraîneur.

PP : Et comme entraîneur, tu as des idées, peut-être avoir ta propre école ?
NB : Oui, c’est des réflexions qu’on a, je pense, tous, à un moment donné. Si j’avais mon école, est-ce que je ferais ça comme ça ? Je pense que ce projet-là dans la tête, il évolue constamment en fonction de ce qu’on voit, de ce qu’on ressent.
Cette piste-là, elle est trop froide, si j’avais la main sur les manettes je monterai le chauffage [rires].Ou avec qui j’aimerais travailler, avoir un prof de théâtre qui serait là toutes les semaines pour travailler sur les expressions du visage, etc.
A terme, c’est plein de projets. Je ne sais pas ce que le futur me réserve. On arrive en fin de cycle olympique, c’est toujours un moment de réflexion par rapport aux quatre prochaines années. Rester en Finlande, continuer à travailler avec Maurizio… oui bien sûr, je m’entends super bien avec lui, on travaille très bien, je n’ai pas envie d’arrêter ce partenariat-là dans l’immédiat. Il faut prendre aussi en compte les patineurs qui continuent, ceux qui arrêtent, ca a beaucoup d’impact. J’ai une responsabilité envers les patineurs que j’ai actuellement et qui continuent.
J’organise aussi des stages, des séminaires de développement, je suis toujours dans le solo-dance, je me lance dans une potentielle carrière à l’ISU. Je ne peux pas non plus me monter ma propre structure maintenant, je ne peux pas tout faire en même temps. À terme, peut-être, mais logiquement, ce n’est pas un projet pour tout de suite.
Mais en arrière pensée, je pense qu’il y a toujours un peu ce rêve quelque part, avec son propre centre, de pouvoir faire ce qu’on a envie de faire sans avoir les restrictions du club qui va nous dire ‘on ne va pas avoir la glace parce qu’il y a le hockey ‘ou la fédération qui va nous imposer quelque chose. Avoir simplement envie de travailler cet élément et être capable de le faire, comme on le souhaite, sans restrictions.
PP : A l’ISU, tu es impliqué à quel niveau ?
NB : Je suis dans le comité solo danse. Ce n’est pas un comité officiel, c’est plus un groupe de travail. Avant le covid on avait eu une conversation avec plusieurs entraîneurs pour organiser ce groupe, pour homogénéiser les règlements de danse solo qui existent dans différents pays, et pour pouvoir créer des événements internationaux. Il y a toute une population de danseurs solos qui ne trouve pas de partenaire ; les patineurs évoluent sur leur circuit national, ça serait sympa peut-être de pouvoir créer un circuit international.
Ca a été discuté je crois en 2021 et validé par le conseil pour développer la solo dance. Mais il fallait homogénéiser tous les éléments ; on a mis tout ça en place, on a défini le règlement, il est accessible sur le site de l’ISU.
Je pense aussi au rôle de représentant des entraîneurs ; la personne qui est là actuellement ne sert à rien, elle ne fait pas son travail et comme on est dans une année d’élection, il faudrait que ça change. On a vu cette saison qu’en terme de jugement, il y a eu des soucis : en Finlande, aux Etats-Unis. Il flotte dans l’atmosphère générale un mécontentement sur la façon dont les choses sont gérées. Personnellement, en tant qu’entraîneur, je pense qu’il y a un manque de communication, un manque de clarté et de sécurité ; je trouve ça dommage, ça n’aide pas pour que le sport soit compris par les athlètes, les entraîneurs et le public.
Le représentant des entraîneurs a un rôle extrêmement important parce qu’il est censé collecter les informations des entraîneurs, leur ressenti pour pouvoir les porter devant le comité technique qui décide des règles, et faire valoir justement l’importance de certaines choses.
Je suis sur la glace tous les jours, les idées qui semblent fantastiques dans un bureau ne sont pas toutes réalisables, ou alors seulement par une certaine portion de la population. J’aimerais penser aussi aux autres niveaux, aux novices, aux juniors, il faut aussi que les développements soient en adéquation avec les possibilités d’entraînement.
L’ancien responsable des entraîneurs était Maurizio, qui était très bon. Là, ça a besoin de changer. J’envisage justement de faire savoir c’est quelque chose qui m’intéresse. Je pense qu’il y a un travail à faire sur une meilleure communication entre le comité et les entraîneurs, de faire valoir plus les droits des entraîneurs, et leurs opinions dans ces moments de décision.
Il y a eu une présentation sur les projets pour le futur, je suis reparti avec plus de questions que de réponse. E ça m’inquiète : je pense que c’est bien d’avoir toutes ces nouvelles idées, de vouloir développer des choses, mais nous, c’est notre gagne-pain. Il faut aussi penser à comment est-ce qu’on gère un business, comment est-ce qu’on gère une carrière d’athlète, ces athlètes qui viennent, qui continuent à patiner, qui sont prêts à partir à l’étranger à payer les compétitions, etc ; ce n’est pas juste une histoire de rajouter un tour sur un twizzle.
C’est aussi ça qui m’intéresse dans la partie ISU, je pense qu’il y a besoin de changement ; je ne sais pas si je suis la bonne personne mais je suis prêt à mettre ma candidature.
PP : Ton avis sur les danses imposées qui ont complètement disparu en senior, avec quelques restes en juniors ?
NB : Le problème c’est que la base de la danse sur glace, c’est les danses imposées. C’est aussi la base de notre connaissance en tant qu’entraîneur, apprendre à patiner ensemble, ça se fait à travers ces danses-là.
Il y a des discussions pour savoir s’il est judicieux de comparer un porté en courbe avec un porté rotatif: avec l’acquis des danses imposées on peut voit si la propreté des pieds est claire ou pas ; si les positions sont nettes. Ca reste un point de comparaison évident, il faut trouver le moyen de les rendre attrayantes, sans que ça ne devienne ennuyeux pour le public et les patineurs.
Il y a quelques semaines Natacha et Arnaud étaient en train de refaire un peu toutes les danses imposées qu’ils connaissaient, parce qu’ils aiment ça, parce que c’est de la base ! C’est important, je ne veux pas les voir disparaître. En senior, on peut se permettre d’avoir quelque chose d’un peu plus libre ; en junior il faut que ce soit maintenu, sinon c’est le standard du patinage qui disparaît.
Là encore, les projets et les présentations qu’on a eu concernent surtout un format de compétition type championnats d’Europe / championnats du monde senior. C’est très bien, mais cela ne représente que 5% des patineurs dans le monde ! Il faut aussi travailler sur des évolutions qui nous permettent de continuer à ramener des gens engagés dans le sport à petit niveau, qui ne seront peut-être pas des champions, ou qui pourraient être les futurs champions, s’ils ne disparaissent pas avant. C’est une frustration que je ressens, et que je sens également chez d’autres entraîneurs. On en discute, je l’ai entendu et je pense qu’il faut être porte parole de ça, il faut que le haut comprenne le bas.
PP : Toi en tant que patineur, tu pensais quoi des imposées ?
NB : Moi j’aimais bien ; entre le patinage pur, la danse, je ne sais pas ce qui m’a le plus plu. Mais j’aimais beaucoup l’idée de pouvoir changer de personnage, aujourd’hui c’est tango, demain c’est la valse, ou une danse latine, avant de partir sur du contemporain. C’est ça la danse, c’est cette versatilité.
Aujourd’hui je ne vois plus du tout cette diversité : sur 30 programmes sur les années 90, je ne vois aucune unité de mouvement, aucun style de danse bien défini, logiquement car ce point de comparaison a été enlevé. Ca fait style années 90, très bien, mais en caricaturant à peine on patine sur deux pieds, on tape des mains et ça prend du 9,50 en composantes. Non ça, ça ne m’intéresse pas.
Par contre, voir Laurence et Guillaume produire quelque chose comme ‘Vogue’, même si je ne suis pas super fan de ce rhythmn dance là, et comparer avec ce qu’ils font sur la danse libre, c’est super intéressant. J’aimerai les voir faire une valse, ou un tango.
C’est ça justement ce qui m’intéresse dans ce sport, être capable chaque année de s’appuyer sur des éléments pour produire des danses différentes.