Entretien avec Samy Hammi

Samy Hammi va prendre part à son premier Grand Prix senior dans quelques jours à Angers. Nous l’avons retrouvé à Louviers lors des Masters, où il a pris une jolie troisième place.

Passion-patinage : Comment es-tu tombé dans le patinage ?
Samy : C’est par le centre aéré ! Ma mère m’y avait mis, on a fait des sorties à la patinoire de Neuilly-sur-Marne où j’ai fait mes premiers pas sur la glace. Mais j’ai commencé avec le hockey ; j’aimais le fait de pouvoir patiner, mais je n’aimais pas patiner avec une combinaison. Du coup, je n’écoutais pas trop les règles, je me faisais souvent sortir de glace. C’est arrivé une fois de plus, un dimanche matin à 7h… Je suis sur le banc, pas hyper content, un peu fâché, et je croise une dame qui me dit « Qu’est-ce qui t’arrive, mon grand ? » Je lui explique. Elle me dit « Écoute, moi, je suis prof de patinage artistique. Je te donne un papier, tu viendras avec ta maman mardi prochain. Et tu viendras essayer, c’est un autre sport. C’est un peu similaire, mais tu n’as pas de combinaison. » Et voilà comment je suis tombé dedans, alors que je ne savais absolument pas ce que c’était !


PP :
Qu’est-ce qui t’a plu ?
Samy : Il y avait les pointes en plus au bout des lames… Mais j’ai adoré pouvoir m’exprimer. Parce que même s’il y a énormément de règles, on est quand même hyper libres. On peut vraiment exprimer notre côté artistique à fond. En plus, comme j’ai toujours été super actif ça me permettait de me canaliser… avec de la rigueur en même temps . Mais pouvoir s’exprimer avant tout, c’est ce qui me plaît de puis tout petit.

PP : ‘Tu découvres les sauts, les pirouettes, qu’est-ce que tu préfères ?
Samy : ‘Je sais que je suis bon en pirouette, mais malgré tout je dirais les sauts, c’est plus excitant de réussir un saut que de faire une pirouette.
PP : Il y en a un en particulier ?
Samy : Le flip, c’est mon saut préféré.

PP : Et les pas, les retournements, c’est un passage obligé, une grammaire à apprendre ?
Samy : ‘Oui, je pense que c’est important d’apprendre les bases. C’est pour ça que c’est important d’apprendre à patiner dans de bonnes structures. Mais après, je pense que quand tu as appris les bases, c’est à toi de t’exprimer comme tu en as envie. C’est pour ça que j’adore les suite de pas dans les programmes : je pense que c’est là, justement, où on peut encore plus s’exprimer. Tout en gardant un peu le sérieux de respecter certaines carres qui sont imposées, bien sûr. J’adore vraiment ces éléments.

PP : Tu as fait plusieurs clubs ensuite ?
Samy : J’ai patiné pendant dix ans à Neuilly-sur-Marne, mais pas du tout dans l’optique de faire du sport de haut niveau. Surtout que j’ai commencé à neuf ans, ce qui est quand même assez tard dans le patinage. J’ai patiné là-bas pratiquement jusqu’à mes 19 ans. Ensuite je suis parti avec Bernard Glesser à Cergy-Pontoise, jusqu’au moment du Covid, où je suis allé avec Brian Joubert à Poitiers, jusqu’en 2023. Enfin j’ai atterri à Nice avec Rodolphe Maréchal et Cédric Tour.

PP : Certes, tu as commencé assez tard, mais tu as quand même l’objectif de faire des grandes compétitions ?
Samy : Oui, bien sûr, mais jusqu’à mes 18 ans je faisais ça par pur plaisir. Je ne patinais pas beaucoup, cinq, six heures par semaine grand maximum. J’ai essayé de faire mon petit bonhomme de chemin, jusqu’au jour où on m’a dit que je pouvais peut-être faire quelque chose.
Et là, oui, il y a eu pas mal de premiers échecs, je pense, sur ma carrière en junior. Parce qu’en ayant commencé tard, malheureusement, je n’avais pas le niveau qu’il fallait. Et puis, j’ai commencé à avoir ce niveau, suffisant pour pouvoir faire les Grands Prix junior… mais le Covid est arrivé.
Quand les compétitions ont repris je suis passé senior, donc j’ai eu l’impression qu’on m’a un peu volé ma carrière en junior. Mais bon, je suis arrivé à ce moment-là chez Brian, et il m’a toujours dit que le plus important, c’était la carrière en senior, que ce n’était pas grave, qu’il fallait que je mette ça de côté et que j’allais vivre des choses incroyables en senior.
Et depuis, je suis ma route, j’essaie de me faire un peu plus confiance. Parce que j’ai souvent eu l’impression, étant donné que j’ai commencé tard et que j’ai toujours un retard technique par rapport aux autres, de ne pas être à ma place.
PP : le fameux syndrome de l’imposteur…
Samy : Totalement. Mais depuis quelques années, depuis que je suis à Nice, j’ai pris conscience que j’avais les capacités de pouvoir, moi aussi, rivaliser avec les meilleurs. Mes premiers podiums en international m’ont permis de comprendre que je pouvais faire quelque chose. Et ça me donne un peu plus confiance tous les jours.


PP : Tu as notamment une bonne détente, mais parfois, des problèmes pour avoir de belles réceptions, bien glissées ; c’est quelque chose que tu travailles spécifiquement ?
Samy : Justement, ça part de la confiance. Des fois, je pense que je ne vais pas réceptionner mon saut correctement alors que j’ai la marge de pouvoir faire une arrivée très clean. Justement, ça part de ce manque de confiance-là. Maintenant, je l’ai beaucoup moins qu’avant quand même. Mais oui, ça arrive encore un peu trop. L’année dernière, je l’ai moins ressentie. J’ai eu beaucoup plus de réussites sur mes sauts, même à l’entraînement ; c’est en progrès.

PP : Le triple Axel, tu en es où ?
Samy : Jusqu’à tout l’été, super bien. Je n’en avais qu’un dans le programme long, mais mes coachs m’ont dit qu’il faudrait en mettre un deuxième. Il passait vraiment bien , avec beaucoup de facilité. Je le faisais même dans la fatigue après le programme. Pour les Masters, on s’était dit que j’en mettrais qu’un. Mais en rentrant à Nice avant de venir ici, je me suis blessé au dos. Je n’ai même pas fait une chute, j’ai fait une réception sur le plat de la lame. J’étais complètement bloqué, je n’ai pas pu marcher pendant trois jours.

PP : D’où venait le problème ?
Samy : Ca vient des disques, ce sont eux qui ont tout absorbé. J’ai eu le résultat de l’IRM, ce n’est rien de trop grave, mais j’avais peur d’avoir une hernie discale. C’est juste une très grosse contracture, avec le déplacement de deux vertèbres. Du coup, repos forcé, pendant une bonne semaine.

PP : du coup… plage !
Samy : ‘Entre autres ! La semaine dernière, j’ai commencé à repatiner. J’avais très peur de me faire mal. J’ai recommencé les sauts en double. Même sur les séquences de pas j’avais un peu mal sur les torsions, c’était hyper handicapant. Je suis venu ici, comme ça, sans savoir ce que ça pourrait donner. Du coup je suis assez content, honnêtement, je ne m’attendais pas à un podium. Mais il y a quand même un peu ce goût d’inachevé dans le sens où j’ai fait une préparation tellement bonne cet été… C’est un peu dommage. Mais voilà, je sais que je n’ai pas travaillé cet été que pour les Masters. C’est pour la saison qui arrive.

PP : Et les quatre tours, tu les as essayés ?
Samy : Oui. Je n’ai pas envie de me refaire mal aux dos, je fais attention. Mais je tourne pas mal sur le boucle piqué. En off-season, il était vraiment bien. Il me manque un tout petit truc, mais j’y suis vraiment presque. Si ça se passe comme pour mes triples, il me suffit d’un déclic : à partir du moment où j’ai chopé le petit truc qui me manquait, le reste est venu à la suite. Ça peut bien fonctionner pour Salchow et Flip également, en tout cas, c’est un projet.

PP : C’est quelque chose que tu peux continuer à travailler pendant la saison ?
Samy : Oui. Effectivement c’est plus compliqué parce ce qu’il y a les programmes. Mais à Nice, on a la chance d’avoir des créneaux séparés de pas mal de temps de pause. Souvent, je m’organise pour faire une séance un peu plus technique, une séance programme et une séance où je travaille un peu plus les difficultés que je ne maîtrise pas encore. Même si c’est encore un peu compliqué parce que les programmes demandent énormément d’énergie. Donc, des fois, je privilégie les éléments que je ne sais pas encore faire au détriment de la propreté du programme.
Mais au cours de la saison, quand j’ai bien rodé les programmes, je peux plus me le permettre parce que je sais que même dans la fatigue, j’arrive à enchaîner les programmes à l’entraînement. Mais oui, moi, c’est l’objectif de ne pas rester bloqué sur le triple Axel, de pouvoir évoluer sur les quads. Donc, c’est important que je les travaille.

PP : Tu fais ton premier Grand Prix senior cette saison, et pour après, tu vises l’Europe, les mondes, les JO peut-être ? Ce sont des compétitions qui te font rêver ?
Samy : Comme je disais, jusqu’à présent, ce n’était pas le cas. Mais cette année, j’ai mon premier Grand Prix, le Grand Prix de France. Ca donne des idées ! Et depuis 2-3 ans, je suis souvent remplaçant pour les championnats d’Europe, du monde, … Donc, je me dis qu’à partir du moment où je suis remplaçant, c’est que j’ai la chance de pouvoir y aller. Cette année, les championnats d’Europe, ça va être compliqué parce qu’il n’y a qu’une place. Maintenant, les championnats du monde, il y a quand même 3 places. Donc, je vais jouer sur le reste de la saison.

PP : Le fait de changer de cadre de vie assez souvent et assez jeune, comment l’as tu géré ? Dans une vie ‘standard’, on va à l’école, on a ses amis, et on reste potentiellement toujours à peu près au même endroit.
Samy : Je sais que dans mon cas, ça peut paraître jeune, mais comparé à d’autres patineurs qui ont quitté le circuit familial à 13-14 ans, moi, je suis parti à 19 ans.

PP : Comme si tu partais à la fac en fait…
Samy : Voilà. Le premier départ n’a pas été si compliqué car même si je patinais à Cergy, je vivais toujours chez mes parents. Le transition ensuite en quittant la région parisienne a été plus compliquée. A Poitiers j’ai dû prendre mon indépendance à 100%. La transition, ça allait parce que c’était pendant le Covid, j’ai beaucoup d’amis qui sont venus chez moi. Au final, les six premiers mois, ça allait. Après, je me suis senti un peu plus seul, c’était moins évident. Mais bon, l’entraînement, ça nous prend tellement de temps qu’on s’habitue. Et Poitiers, ce n’était pas très loin, je faisais souvent les allers-retours en train.
Par contre depuis que je suis à Nice, ce n’est plus vraiment possible de pouvoir revenir tous les week-ends à Paris ! C’est très loin, pas très bien desservi, mais je m’y suis fait, j’adore l’endroit où j’habite. C’est agréable, ça change de Poitiers c’est sûr, il pleut très rarement, il y a souvent du soleil.

PP : On te sent très investi dans la chorégraphie, il y a une touche de toi dans tes programmes ?
Samy : Cette année, c’est moi qui ai monté mon programme libre à 100%. Jusqu’à présent, je travaillais avec Benoit Richaud. J’ai toujours adoré travailler avec lui. Mon programme court, c’est lui qui l’a chorégraphié. Mais cette année, pour un souci de budget, je n’ai pas pu faire mon programme libre avec lui. On m’a dit ‘pourquoi tu n’essayes pas de le monter seul ?’. J’en ai parlé avec mes coachs, ils m’ont dit ‘essaye, tu verras ! Au pire, si ça ne fonctionne pas, on fera appel à un chorégraphe’.
J’avais déjà monté des programmes pour d’autres patineurs, mais pas sur moi. J’ai essayé…. et j’ai adoré ! Je mettais mes écouteurs, le matin à la patinoire, et je me laissais guider par la musique. J’ai pu faire ce dont j’avais envie. M’exprimer totalement, aller dans les directions où j’avais envie d’aller. C’est super ! Pour moi, c’est important de mettre en avant l’artistique. On fait du patinage artistique, même si la technique tend à prendre une place énorme ces dernières années, surtout chez les hommes. Les programmes, c’était presque des top jumps.
Mais avec les changements qu’a apporté l’ISU cette année, ça pousse dans le bon sens. Il y a plus de développement du côté artistique, je me reconnais totalement dans cette stratégie-là. J’adore. Je trouve qu’en France, on a la chance de tous avoir notre personnalité. On a tous notre truc : Adam, Kevin, François, Corentin,… c’est cool ! C’est souvent quelque chose qui revient quand on est en compétition internationale. ‘Il est français, il a un truc’. Kevin monte ses programmes tout seul, et ça marche bien, je me suis dit, ‘pourquoi pas moi ?

PP : C’est quelque chose qui pourrait t’intéresser plus tard ?
Samy : Monter des programmes, oui. Souvent les gens me demandent si j’aimerai chorégraphier, je pense que j’aimerais bien, c’est un de mes projets.

PP : Pendant tout ce temps, tu as continué tes études ?
Samy : Oui, j’ai fait un BTS en management, que j’ai terminé il y a deux ans. Depuis je n’ai pas fait grand chose, mais cette année, je fais un bachelor en architecture d’intérieur.
PP : À distance ?
Samy : Exactement. J’ai toujours été aussi passionné par l’immobilier. Je prépare aussi l’après. En plus de ça, il y a les Universiades encore cette année [compétition internationale réservée aux universitaires]; je les ai faites deux fois. Jamais deux sans trois ! J’espère pouvoir y participer en janvier.

PP : Tu as quelles autres compétitions de prévues ?
Samy : Ma prochaine compétition c’est à Bratislava, le Nepela Memorial, c’est mon premier challenger [où il a terminé 8ème]. Après, j’ai une ISU classique et le Grand Prix de France. Ensuite je vais à Dortmund, et à Varsovie pour un nouveau challenger. Puis ce sont les France, et deux semaines plus tard, il y a donc les Universiades, pour lesquelles il n’y a pas encore eu les sélections. Et ensuite la deuxième partie de saison, mais c’est encore loin !